
As salamu ‘alaykum wa rahmatu Llah,
Dans le débat autour de l’innovation religieuse [la Bid’ah], l’un des paradoxes les plus frappants est la tendance de certains courants, dont la Salafiyyah principalement, à transformer l’absence d’une pratique à l’époque prophétique en une preuve absolue de son interdiction. Pourtant, cette grille de lecture est rarement appliquée avec constance.
Le paradoxe du deux poids, deux mesures : Ce manque d’uniformité s’illustre parfaitement si l’on met en parallèle deux pratiques. D’un côté, la célébration de la naissance du Prophète ﷺ [le Mawlid] est souvent qualifiée d’innovation blâmable sous le seul prétexte qu’elle n’était pratiquée ni par lui, ni par ses Compagnons. Cependant, ils n’ont aucun problème [en Arabie Saoudite] à célébrer durant une semaine la mémoire et mettre à l’honneur Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab, durant laquelle des festivités, des cours et des conférences y sont donnés. Shaykh Ibn Baz a dit d’ailleurs à ce sujet : ” [Un mot sur la semaine du shaykh Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab] : En effet, ce rassemblement pour étudier la voie [madhhab] des pieux prédécesseurs – dont fait partie la da’wa du shaykh Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab –, pour la faire connaître aux gens, et pour les inciter à s’accrocher à ce sur quoi étaient le Messager d’Allah ﷺ, ses nobles Compagnons et les prédécesseurs de cette communauté, est une chose obligatoire et compte parmi les plus grands actes permettant de se rapprocher d’Allah ; car c’est une entraide dans le bien, une concertation dans ce qui est convenable, et une recherche pour atteindre le meilleur. » Fin de citation / [Recueil des Fatawas de ‘Abd al-‘Aziz ibn Baz, 1/382]. Que devrait-on dire du Mawlid du Prophète ﷺ dans ce cas…
Nous pourrions aussi prendre en exemple les concours coraniques de grande envergure [avec des dates fixes, des jurys, des prix officiels et une organisation administrative complexe] qui sont acceptés et même encouragés par les mêmes personnes qui utilisent à tort et à travers le concept de “Bid’ah“. Si le critère absolu d’interdiction était la nouveauté formelle, ces concours devraient subir la même sentence. Il ne s’agit évidemment pas ici de militer pour l’interdiction de ces nobles compétitions coraniques, mais d’exiger une véritable cohérence dans la méthodologie.
La position des savants classiques : Pour les grands savants et fondateurs des écoles juridiques, la règle n’a jamais été d’affirmer que “tout ce qui n’a pas été fait par les pieux prédécesseurs est interdit et serait une innovation”. Le simple fait que le Prophète ﷺ n’ait pas accompli une chose ne prouve pas son interdiction car ce “délaissement” peut s’expliquer par l’absence de besoin à son époque, par un contexte différent, ou tout simplement parce qu’il s’agit de moyens d’action évolutifs. La véritable méthode consiste à évaluer toute pratique nouvelle à l’aune des principes de la législation islamique notamment à travers la discipline de “usul al-fiqh“. Si elle s’inscrit dans un fondement reconnu, elle est acceptée ; si elle le contredit, elle est rejetée.
Certains contradicteurs pourraient arguer que le but dans l’existence des concours coraniques est noble [à savoir encourager l’apprentissage du Qur’an] et qu’il s’agit d’un moyen logistique, et non d’un acte d’adoration inédit. Or, ce même raisonnement s’applique exactement au Mawlid puisque se réunir pour cette occasion n’est pas l’invention d’une sixième prière quotidienne. C’est simplement la combinaison d’actes fondamentalement recommandés par les textes comme réciter le Qur’an, prier sur le Prophète, se remémorer sa biographie, partager un repas, faire l’aumône et exprimer sa joie. Le fait de regrouper des actions licites ou recommandées dans un cadre temporel précis ne les transforme pas en un péché. D’ailleurs, si toute nouveauté logistique était condamnable, il faudrait rejeter l’essentiel de nos infrastructures religieuses contemporaines tels que la rédaction des sciences, la construction d’écoles, l’impression des Qur’ans ou encore les méthodes modernes de prédication, car aucune de ces formes n’existait au premier siècle de l’islam.
La classification de l’innovation : C’est pour cette raison que des sommités comme Al-‘Izz ibn ‘Abd as-Salam ou An-Nawawi et bien d’autres, ont classé les innovations selon les cinq statuts juridiques [obligatoire, recommandée, permise, déconseillée, interdite]. Quant au célèbre hadith déclarant que “toute innovation est égarement”, les exégètes précisent qu’il vise spécifiquement les hérésies contredisant la Loi religieuse, et non l’apparition de pratiques bénéfiques. C’est d’ailleurs dans ce sens purement linguistique qu’il faut comprendre l’illustre déclaration du calife ‘Umar ibn al-Khattab, qu’Allah l’agrée, lorsqu’il a organisé la prière du Tarawih en groupe derrière un seul imam : “Quelle excellente innovation !”. Il saluait l’organisation inédite d’une pratique dont l’essence, elle, était déjà parfaitement établie par le Prophète ﷺ. Et Allah sait.