
Avant de citer les propos de l’arrière-petit-fils de Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab [à savoir ‘Abd al-Latif], nous allons vous résumer la situation et contexte politique durant le Deuxième Etat Saoudien.
Les propos tenu par ‘Abd al-Latif ibn ‘Abd ar-Rahman ont lieu lorsque le deuxième État saoudien est déchiré par une guerre fratricide impitoyable opposant deux prétendants au trône, à savoir l’Imam “légitime” ‘Abdullah et son frère rebelle Sa’ud. Au cœur de ce chaos politique, le chef de l’institution religieuse, ‘Abd al-Latif Al Shaykh [l’arrière-petit-fils du fondateur du mouvement], se livre à un spectaculaire jeu d’équilibriste. D’abord soutien indéfectible d’Abdullah contre son frère Sa’ud, celui-ci n’hésite pas à retourner sa veste lorsque l’Imam ‘Abdullah, acculé, commet l’irréparable en appelant l’Empire ottoman à la rescousse. ‘Abd al-Latif transfère alors sa loyauté religieuse au frère rebelle, appelant au “Jihad” derrière lui. Le texte qui suit est exceptionnel car il lève le voile sur l’opportunisme d’une élite savante capable de justifier ses propres trahisons, ses redditions et ses compromissions sous couvert de « nécessité » théologique. Il révèle au grand jour le double standard de cette doctrine : une rigidité mortelle et intransigeante lorsqu’il s’agit d’excommunier les autres musulmans d’Arabie et d’ailleurs quand ils ont fait appel aux Ottomans, ou parce qu’ils ne voulaient pas excommunier l’Empire Ottoman, mais d’une souplesse incroyable lorsqu’il faut garantir la survie politique de ses dirigeants. Il a dit :
« Quant à ce que vous avez mentionné concernant votre situation avec ‘Abd Allah, et votre sincérité envers lui, cela est désormais connu. Nous demandons à Allah de nous accorder, ainsi qu’à vous, le succès. Nous avions fait tout notre possible pour le soutenir, jusqu’à ce qu’il s’abatte sur les gens ce qu’ils ne pouvaient supporter. Nous avons alors craint pour l’ensemble des musulmans de la contrée l’esclavage, la violation de l’honneur, la ruine de la religion et de ce bas-monde, ainsi que la destruction. Nous avons donc cédé et œuvré à conclure un traité de paix [avec les Ottomans], avec la permission d’Abd Allah pour cette paix. C’est la nécessité qui nous y a contraints, et nous avons ainsi repoussé de l’Islam et des musulmans ce qu’ils ne pouvaient endurer. Si c’est une décision juste, elle vient d’Allah, et si c’est une erreur, elle vient de nous et de Satan. Il y a d’ailleurs dans les chroniques historiques ce qui valide ce que nous avons fait et soutient notre position : les habitants de Dar’iyyah, la famille d’Al ash-Shaykh [les descendants d’Ibn ‘Abd al-Wahhab], ainsi que leurs savants et leurs juristes avaient conclu un accord de paix pour Dar’iyyah lorsqu’ils ont craint la captivité et l’éradication. Or, ‘Abd Allah a quitté la ville pour se replier à une étape de là ; il a campé à Al-Ha’ir, et aucune victoire ni défense n’est venue de lui.
﴾ Et Allah est Souverain en Son Commandement, mais la plupart des gens ne savent pas ﴿ [Sourate Yusuf – v.21]. Ensuite, il nous est parvenu que l’État [l’Empire ottoman] et ceux qui s’allient à eux parmi les chrétiens et leurs semblables, ont débarqué à Al-Qatif, prétendant venir en aide à ‘Abd Allah, alors qu’ils ciblent en réalité l’Islam et ses adeptes. Nous avons alors incité Sa’ud à mener le Jihad contre eux et nous l’avons encouragé à les combattre, et nous avons écrit en ce sens aux contrées musulmanes. Allah le Très-Haut a dit : ﴾ Et s’ils vous demandent secours au nom de la religion, à vous alors de leur porter secours ﴿ [Sourate Al-Anfal – v.72]. L’homme doué de raison tourne avec la vérité là où elle tourne. Et le fait de combattre l’État [ottoman], les Turcs, les Francs [les Européens] et le reste des mécréants, compte parmi les plus grands trésors qui sauvent du Feu [de l’Enfer]. Et Allah dit la vérité et Il guide vers le droit chemin. Paix, et que les prières d’Allah soient sur Muhammad, sa famille et ses compagnons, ainsi que le salut. »
[ad-Durar as-Saniyyah, 9/22]
وما ذكرتم من جهة حالكم، مع عبد الله، وصدقكم معه، صار معلوما، نسأل الله لنا ولكم التوفيق؛ وقد بذلنا الاستطاعة في نصرته، حتى نزل بالناس ما لا قبل لهم به، وخشينا على كافة المسلمين من أهل البلد، من السبي وهتك الأستار، وخراب الدين والدنيا والدمار، ونزلنا وسعينا بالصلح، بإذن من عبد الله في الصلح، وألجأتنا إليه الضرورة، ودفعنا عن الإسلام والمسلمين ما لا قبل لهم به، فإن يك صوابا فمن الله، وإن يك خطأ فمنا ومن الشيطان، وفي السير ما يؤيد ما فعلناه، وينصر ما انتحلناه، وقد صالح أهل الدرعية وآل الشيخ، وعلماؤهم وفقهاؤهم على الدرعية، لما خيف السبي والاستئصال.
وعبد الله ظهر بمرحلة عن البلد، ونزل الحائر ولم يحصل منه نصر ولا دفاع {وَاللَّهُ غَالِبٌ عَلَى أَمْرِهِ وَلَكِنَّ أَكْثَرَ النَّاسِ لا يَعْلَمُونَ} [سورة يوسف آية: ٢١] ثم بلغنا أن الدولة ومن والاهم من النصارى وأشباههم، نزلوا على القطيف، يزعمون نصرة عبد الله، وهم يريدون الإسلام وأهله، وحضينا سعودا على جهادهم وغبناه في قتالهم، وكتبنا لبلدان المسلمين بذلك، قال الله تعالى: {وَإِنِ اسْتَنْصَرُوكُمْ فِي الدِّينِ فَعَلَيْكُمُ النَّصْرُ} [سورة الأنفال آية: ٧٢] والعاقل يدور مع الحق أينما دار، وقتال الدولة والأتراك، والإفرنج وسائر الكفار، من أعظم الذخائر المنجية من النار، والله يقول الحق وهو يهدي السبيل، والسلام، وصلى الله على محمد وآله وصحبه وسلم.
Décryptage Qays al-Hanbali :
Ce passage est une pépite sur l’hypocrisie du “système takfiri” wahhabi, et c’est une leçon magistrale de l’opportunisme politique camouflé sous un “vernis islamique”.
Tout d’abord, nous avons le “droit à l’excuse” réservé à l’élite, puisque ‘Abd al-Latif avoue qu’ils ont pactisé avec l’ennemi [Empire Ottoman] pour éviter « l’esclavage, la violation de l’honneur et la destruction », alors qu’ils n’ont cessé de faire ces mêmes exactions aux musulmans de la péninsule Arabique, du Sham, d’Irak, du Yémen et d’ailleurs. Pour se justifier, ils rappellent que les propres descendants du fondateur [Al Shaykh] s’étaient rendus aux Ottomans lors de la chute de Dar’iyyah en 1818 pour sauver leur peau. Or, c’est exactement pour ce même motif [la peur de mourir ou de perdre ses biens] que des milliers de bédouins et de villageois ordinaires avaient été excommuniés et massacrés par les primo-Najdis, au motif qu’ils avaient “pactisé avec les polythéistes” [comprenez les Ottomans]. Le mouvement s’octroie ici une “excuse de faiblesse” qu’il a toujours refusée à ses opposants.
Puis ‘Abd al-Latif tente de sauver la face en maquillant son retournement de veste comme étant de la “sagesse”. L’expression « L’homme doué de raison tourne avec la vérité là où elle tourne » est un chef-d’œuvre de cynisme politique. Sous prétexte de suivre “la vérité”, ils expliquent froidement comment ils ont abandonné l’Imam ‘Abdullah qui fuyait pour se rallier à son rival Sa’ud.
Et enfin on termine là où tout à commencé, à savoir le Takfir définitif de l’Empire ottoman, puisqu’il met le Califat ottoman [désigné par “l’État” et “les Turcs”] exactement sur le même plan que les “chrétiens” et les “Francs”. Tuer un soldat turc musulman devient un “trésor qui sauve du feu de l’Enfer”… Qu’Allah nous préserve de cette voie Kharijite !